Ce qu’ils font comme raffut ces messieurs en descendant !
Moi qui avais ciré le parquet !
Scène 3
Par la fenêtre de la chambre, un acrobate pourrait accéder au balcon.
Ferme ton corsage !
Par celle de la salle de bain, un treillage permet à une personne légère de grimper.
Aux rideaux hi hi !
Devant la fenêtre du boudoir, il y a une échelle, mais la fenêtre était fermée solidement.
Intéressant. Avez-vous fermé la fenêtre de votre boudoir après votre sieste ?
Non, elle était ouverte, j’en suis sûre, je suis allée dans le boudoir pour vérifier que l’on ne m’avait rien
dérobé.
Est-ce qu’il manquait quelque chose ?
Non, rien. Mais maintenant que j’y pense, quelque chose me revient. J’ai dû forcer la porte du boudoir car
elle était bloquée par Voltaire.
Voltaire ?
Oui, mon fauteuil rouge, c’est comme cela qu’il s’appelle, c’est un fauteuil Voltaire.
Cela veut dire que quelqu’un cherchait à protéger sa fuite.
Dans ce cas, comment aurait-il pu fermer la fenêtre derrière lui ?
Très juste.
Votre boudoir est-il jaune Mlle Z ?
Enfin, Madame l’écrivain, c’est un boudoir pas une chambre d’enfant ! il est rouge et noir.
Je demandais cette précision pour ne pas être confrontée à une histoire de mystère déjà écrite.
Leroux, Stendhal, Poe, et pourquoi pas Bradbury, tant que vous y êtes ! Un martien pervers avec un
gorille dans une chambre jaune et un meurtre du cavalier rouge et noir ! La Maison Usher III !
Vous connaissez vos classiques Monsieur le détective !
On frappe à la porte !
Je vais ouvrir !
Oui mais quand on ouvre il n’y a jamais personne !
Prenez vos précautions ! Etes-vous armé Monsieur le détective ?
Scène 4
Maintenant que le détective est sorti, je voudrais vous poser une question Mlle Z.
Je vous écoute Monsieur le Maire.
Je n’ai pas trop confiance en ce détective, venu dont ne sait où. Voulez-vous que je charge ma police de cette
affaire ? Et vous assurer une protection rapprochée ?
Tiens ! Vous avez une police privée, Monsieur le Maire ? C’est nouveau ça ! Pourquoi n’en
a-t-il jamais été question au Conseil municipal ? Notamment à la question du budget, cela n’a jamais été abordé !
C’est euh…une police… bénévole ! Alors, Mlle Z, souhaitez-vous mon aide ?
Non, je vous remercie Monsieur le Maire, ce ne sera pas nécessaire. Notre détective est compétent et dévoué et
puis, il est inutile de mêler trop de monde à cette histoire macabre.
Scène 5
Mon Dieu !
Ca alors !
Nom d’une espadrille !
Une couronne avec … mon nom !
Mlle Z ! Réveillez-vous, ce ne sont que des fleurs !
Installez-la sur le sofa, doucement, je vais lui faire sentir des sels, elle reviendra à elle, laissez-la
respirer, défaites un peu les boutons de son corsage.
Quels sels utilisez-vous Monsieur le Docteur, cela m’a toujours intriguée.
C’est du carbonate d’ammoniaque, ça ne fait pas revenir les morts mais presque, sentez.
Oh ! quelle horrible odeur acide ! Je comprends mieux !
Elle revient à elle ! Vous allez mieux mon petit ?
Le fleuriste a reçu une commande, hier, pour la livraison de cette couronne. C’était le livreur ; il n’a
pas su m’en dire davantage. Je vais aller interroger le fleuriste et Monsieur le Maire va m’accompagner. Je vous laisse aux bons soins du Docteur et nous ferons placer le garde-champêtre devant
la grille de la maison, pouvez-vous vous en occuper Monsieur le Maire ?
Oui, oui ! excellente idée ! pour une fois. Ne perdons pas de temps.
Scène 6
Voyons mon petit, ne pleurez pas, vous n’êtes pas encore morte !
C’est si impressionnant !
Voulez-vous un léger calmant ?
A ce propos, comment est votre sommeil Mlle Z ?
Plutôt léger.
Avez-vous pris un somnifère avant votre sieste ?
Non, je n’en ai pas eu besoin. Je me suis écroulée de fatigue. La chaleur sans doute... Peut-on sortir la
couronne de la maison ?
Ces fleurs sont magnifiques ! et ce tournesol blanc est une splendeur !
Pourquoi les sortir ?
Ca ne porte pas malheur ?
Superstition primaire !
Pour vous faire plaisir, mon petit, je vais la porter au fond du jardin, à l’abri des regards indiscrets. Je
reviens. Du calme.
Merci Docteur.
A nous deux Zoé. Expliquez-moi tout.
Scène 7
Je vous remercie d’être venue, Agathe. Vous permettez que je vous appelle Agathe ?
Bien entendu ; et si j’ai bien compris je ne peux vous appeler Zoé que lorsque nous sommes
seules.
Oui
Alors dites-moi, qu’attendez-vous de moi ?
J’ai toujours pensé que les meilleurs détectives doivent être les écrivains de romans policiers.
Mais je ne suis pas auteur de romans policiers !
Mieux, vous êtes spécialiste de littérature policière ! j’ai adoré vos cours à la fac, pas un détail, pas
une incohérence, pas une faille ne vous échappaient. Tout devenait limpide avec vous ! Dès les premières lignes vous pouvez déduire la trame d’un roman.
Je travaille sur des œuvres de fiction, Zoé, pas sur des faits réels !
Quelle différence ? N’avez-vous pas envie de tenter l’expérience ?
Ecoutez Zoé, s’il y a du danger, je ne suis pas sûre d’être capable de vous aider. Mais je veux bien essayer,
sans vous promettre un résultat. (Idée pour la suite : ça pourrait faire un sujet de thèse)Cependant promettez-moi une chose : si l’une ou l’autre se
trouvait en danger, de faire appel aux forces de l’ordre.
Oui, c’est promis Agathe.
Comment avez-vous expliqué ma présence aux autres ?
J’ai dit que vous aviez reçu un faire-part vous aussi et que l’on vous demandait d’écrire l’histoire de mon
assassinat.
C’est original ! et l’on vous a crue ?
Dans la panique générale, personne n’a posé de questions. On vous voit prendre des notes, ça inspire le
respect.
J’ai pris en effet beaucoup de notes et je vous en parlerai plus tard mais c’est à vous de m’en dire davantage
si je veux y comprendre quelque chose.
Le meurtre que je voudrai que vous m’aidiez à élucider n’est pas le mien.
Ca, ce n’est pas difficile à comprendre !
Le meurtre a eu lieu il y a 25 ans, j’avais 4 ans. L’image de ma mère morte dans une robe lacérée est restée
imprimée dans ma mémoire comme une photographie. Elle avait 23 ans à l’époque, comme moi aujourd’hui. Ma mère a été assassinée dans cette maison, sous mes yeux. Et cela me hante. Il y avait
plusieurs personnes autour d’elle dont je n’ai pas pu voir les visages du fond de ma cachette. Mon regard terrifié fixait la danse des petites épées qui déchiraient la robe de ma mère et le sang
qui coulait. Ses pieds et ses poignets étaient attachés. On lui demandait où j’étais. Les dernières paroles que je lui entendis prononcer furent : « Zoé n’est pas là, elle est chez ma
sœur, à Paris. » Elle l’a dit pour me sauver.
C’est affreux Zoé. Comment avez-vous pu voir la scène ?
Ma mère devait savoir ce qui allait arriver. Elle semblait nerveuse, elle avait fermé tous les volets, en
faisant beaucoup de bruit, ce n’était pas son habitude. Elle avait poussé le gros fauteuil contre la porte de ma chambre Elle m’avait installée dans le placard qui séparait sa chambre de la
mienne qui est à présent le boudoir. Elle avait posé des couvertures par terre, un oreiller et m’avait donné mon doudou. Elle m’avait dit de ne pas m’inquiéter, de dormir. Elle m’avait dit
qu’elle m’aimait, m’avait embrassée. Elle avait rejoint sa chambre. Un petit trou dans le bois de la porte du placard me permit de la regarder s’asseoir devant sa coiffeuse. Je ne voyais que ses
jambes, j’imaginais qu’elle se coiffait. Puis j’entendis un fracas épouvantable, des bris de vitre, des pas lourds et retentissants dans les escaliers.
Comme tout à l’heure ?
Encore pire. J’avais peur, je serrais mon doudou contre moi pour trouver le courage de ne pas crier et je
regardais les jambes de ma mère. Elle ne bougeait pas, elle restait calme. Je ne comprenais pas pourquoi elle ne réagissait pas au bruit. Devant sa coiffeuse, elle put les voir entrer dans sa
chambre sans leur faire face, comme au cinéma, en leur tournant le dos, pour qu’ils aient l’air encore plus lâche.
Combien étaient-ils ?
Quatre je crois. Je ne voyais que leurs jambes et leurs pieds. Je compris que le bruit de leurs pas avait été
accentué par les semelles de bois de leurs sandales. L’un d’entre eux avait les pieds si petits qu’il me sembla qu’il s’agissait d’un enfant.
Ou d’une femme…
Je n’y avais pas pensé.
Scène 8
Regardez ce que j’ai trouvé dans votre jardin mon p’tit.
Oh ! un poignard !
Une dague mon p’tit et très ancienne à en croire la date gravée sur la lame.
Bel objet ! incrusté de pierres, de l’ambre, on dirait.
Non, ce sont des cornalines.
Comment avez-vous trouvé cette dague Docteur ?
En posant la couronne par terre. Elle était enterrée … euh pardon … enfouie ; seule la pierre
apparaissait à l’extrémité du manche. Je l’ai nettoyée.
Dommage, il y aurait pu y avoir des empreintes.
Que je suis sot !
L’avez-vous déterrée facilement ?
Oui, bien-sûr.
Il n’a pas plu depuis des jours pourtant. Vous permettez ?
Je vous en prie Madame, madame ?
C’est vrai que nous ne nous sommes pas présentés, je suis madame Acristi.
Enchanté, Docteur Plêt.
C’est étonnant la lame est encore très tranchante, comme si elle avait récemment été affutée. Mlle Z, vous qui
avez de bons yeux, quelle inscription lisez-vous sur la lame ?
MMORPG 1209
Voilà qui est très énigmatique !
Vous pensez la même chose que moi ?
Vous pensez que c’est l’arme du crime ?
Mon p’tit ! Il n’y a pas eu de crime !
Et ma nuisette Chantal Thomas ! Si c’est un crime !
Ca aurait pu être pis, mon p’tit. Etes-vous sûre de ne pas avoir de marques sur le corps ? je peux vous
examiner…
Non ce n’est pas utile Docteur, je n’ai rien.
Comment l’expliquer ?
La nuisette a pu être retirée, lacérée puis remise.
On sent que vous avez l’habitude des romans policiers Madame. Mon p’tit, il faudrait ranger cette arme.
Avez-vous une grande enveloppe ?
Oui Docteur, j’en ai dans le boudoir.
Scène 9
Alors comme ça chère Madame, vous écrivez des romans policiers ? Je suis très friand de cette
littérature, surtout lors de mes longs déplacements en train.
Oui, on appelle ça de la littérature de gare.
Peut-être ai je lu certains de vos romans ?
Peut-être, en effet.
Qu’aurais-je pu lire de vous ?
Comment le savoir ? Vous voulez connaître ma bibliographie ?
Je n’osais pas vous le demander, chère Madame.
Le dernier roman que j’ai publié s’intitule Crime à l’heure de Nounours ; j’écris des romans
pour la jeunesse, je doute que vous l’ayez lu.
C’est donc bizarre que l’on vous ait demandé de venir écrire ce qui se passe ici. Même s’il n’y a pas de
crime, ce qui se passe n’est pas vraiment adapté à la jeunesse. Quel âge ont vos lecteurs ?
De 4 à 8 ans. Je suis d’accord avec vous, c’est très bizarre. Je suis la première surprise. Il faut croire
qu’il y a une raison malgré tout.
Vraiment curieux…
Une tasse de thé, Docteur ? Moi, j’en ai très envie.
Très volontiers chère Madame.
Comment le prenez-vous ?
Avec du ciron et deux sucres s’il vous plaît
Très bien.
Scène 10
Tiens Agathe est partie ?
Non, mon p’tit, elle prépare du thé.
Docteur, cette dague est dans l’enveloppe, je la pose ici. A votre avis, elle aurait pu me tuer ?
N’est-il pas dangereux de la garder ici ?
Je suis là, mon p’tit et les autres ne vont plus tarder à revenir. Vous n’avez rien à craindre.
Pardon d’avoir été si agressive tout à l’heure Docteur.
Je comprends mon p’tit. Dites-moi, cette Madame Agathe, vous la connaissiez, avant
aujourd’hui ?
Oui, j’avais lu ses livres
Et…
Scène 11
Voici le thé. Je vous en ai préparé aussi une tasse Mlle Z. Cela vous fera le plus grand bien.
Merci Agathe !
Merci chère Madame, hummm délicieux
Le thé se boit assis Docteur. Détendez-vous, vous semblez nerveux.
C’est que je n’ai pas pu faire mes visites aujourd’hui, je n’ai pas prévenu mes malades.
Pourquoi ne pas les appeler d’ici Docteur ?
Si vous me le permettez mon pt’it, j’accepte volontiers.
Il y a un téléphone dans le boudoir, vous y serez plus tranquille !
Je prends mon carnet et je monte.
Scène 12
Que pensez-vous du Docteur, Agathe ?
Je ne sais pas encore mais sa nervosité est suspecte.
Cette dague dans le jardin…
C’est vous qui l’avez enterrée ?
Non, j’ai utilisé de vulgaires ciseaux. Mais cette dague, je l’ai reconnue ! Elle ressemble à celles qui
ont tué ma mère.
De deux choses l’une, soit le Docteur l’a trouvée, soit il l’a faussement trouvée. Où est- votre deuxième
téléphone ?
Là
Si je décroche, est-ce qu’il va l’entendre ?
Non, je ne pense pas.
Dans ce cas, je vais jouer l’indiscrète.
Alors ?
Je crois qu’il nous faut rester sur nos gardes Zoé. Chut, le voilà qui redescend.
Qui appelait-il ?
Sa femme, je crois. Il lui a dit « tu ranges tout ce que je t’ai dit où tu sais, j’arrive le plus vite
possible »
Oh !